Ségur Vague 2 : le report de six mois, ou l'échec collectif que personne ne veut s'avouer
3 mai 2026
Le Ségur numérique Vague 2 repoussé de six mois ? Trois acteurs, trois parts de responsabilité. Analyse sans complaisance.
Six mois. C'est le délai supplémentaire accordé aux éditeurs de logiciels de santé de ville pour se mettre en conformité avec les exigences du Ségur numérique Vague 2. Une échéance glissée discrètement, sans fanfare, comme si l'on espérait que personne ne remarque. Mais nous, médecins de terrain, nous avons remarqué — et nous pensons qu'il serait malhonnête de pointer un seul coupable dans cette affaire.
Car la vérité, elle est tripartite. Elle implique les médecins eux-mêmes, les pouvoirs publics, et les éditeurs. Chacun a sa part. Charge à nous de l'assumer lucidement, plutôt que de rejouer la vieille pièce de théâtre où l'on se renvoie la balle jusqu'à ce que le rideau tombe.
Ce que le Ségur Vague 2 promettait — et ce qu'il a exigé
Le Ségur du numérique en santé, dans sa deuxième vague, visait un objectif ambitieux et légitime : faire des logiciels de gestion de cabinet (les LGC, logiciels de gestion de cabinet) de véritables outils d'interopérabilité, capables d'alimenter et de consulter les grands dispositifs nationaux — le DMP (Dossier Médical Partagé désormais intégré à Mon espace santé), la MSSanté (Messagerie Sécurisée de Santé), l'INS (Identité Nationale de Santé), et l'ordonnance numérique, entre autres. L'idée était bonne. La méthode a été plus chaotique.
Le cahier des charges a été rédigé par la DNS (Délégation au Numérique en Santé) et l'ANS (Agence du Numérique en Santé) à la suite de réunions tripartites qui ont duré plusieurs mois, réunissant représentants des médecins, éditeurs et institutions. Il y a environ deux ans, les grandes lignes de ce cahier des charges étaient connues. Depuis, les éditeurs avaient donc le temps de se préparer. En théorie.
Notre part : nous avons demandé beaucoup
Soyons honnêtes. Lors de ces réunions tripartites, nos représentants — et nous les soutenions — ont formulé des exigences ergonomiques importantes. Et c'était légitime : nous utilisons ces outils quotidiennement, souvent plusieurs heures par jour, dans des conditions de pression temporelle qui ne laissent aucune tolérance à la mauvaise interface. Demander des logiciels plus fluides, mieux intégrés, moins chronophages, c'est défendre la qualité des soins autant que nos conditions de travail.
Mais nous devons aussi admettre que ces demandes ont contribué à alourdir considérablement le périmètre fonctionnel attendu. Chaque exigence ergonomique se traduit, côté développement, en semaines de travail supplémentaires. Et si nous avons eu raison de formuler ces attentes, nous n'avons peut-être pas mesuré à quel point leur accumulation rendait le calendrier irréaliste. La lucidité nous oblige à cette reconnaissance.
La part des pouvoirs publics : un cahier des charges devenu monument administratif
La DNS et l'ANS ont ensuite transformé ces contributions en spécifications techniques. Et c'est là que les choses se sont compliquées. Car à l'exigence ergonomique initiale, les institutions ont ajouté leurs propres couches : des spécifications poussées sur l'ordonnance numérique, portées notamment par les demandes de la CNAM (Caisse Nationale d'Assurance Maladie), des contraintes de sécurité renforcées, des évolutions d'infrastructure significatives. Un éditeur nous a confié qu'il avait consacré près d'un an de développement à la seule mise en conformité sécuritaire — une année entière pendant laquelle toutes les autres évolutions de son produit ont été gelées.
Un an. Pour un seul éditeur. Multipliez par l'ensemble des acteurs du marché, et vous mesurez l'ampleur de la désorganisation induite. Quand un cahier des charges devient un chantier de travaux publics, les délais initiaux ne sont plus des objectifs réalistes — ils deviennent des injonctions paradoxales. Les pouvoirs publics ont sous-estimé la charge réelle qu'ils imposaient, et personne, semble-t-il, n'a voulu sonner l'alarme assez tôt.
La part des éditeurs : l'impréparation ne se nie pas
Pour autant, exonérer les éditeurs serait une erreur symétrique. Ils connaissaient les grandes lignes du cahier des charges depuis deux ans. Deux ans, c'est une durée respectable pour planifier, recruter, arbitrer. Or plusieurs d'entre eux ont manifestement tardé à mobiliser les ressources nécessaires, sous-estimé la complexité de certains chantiers, ou parié — consciemment ou non — sur un report qui finit toujours par arriver dans ce secteur.
Ce manque de réalisme industriel a un coût qui ne se mesure pas seulement en mois perdus : il se mesure aussi en confiance érodée entre les acteurs de l'écosystème. Nos confrères qui attendaient des fonctionnalités nouvelles pour améliorer leur pratique ont été les premiers pénalisés. Et cela, les éditeurs doivent le prendre en compte dans leur propre bilan.
Que faire maintenant des six mois gagnés ?
Ce report n'est pas une victoire. C'est une occasion. Une occasion pour les éditeurs de livrer enfin ce qui a été promis — et nous serons attentifs à ce qu'ils ne la laissent pas filer. Une occasion pour les pouvoirs publics de revoir leurs méthodes de concertation : un cahier des charges co-construit doit rester atteignable, faute de quoi il devient une fiction collective. Et une occasion pour nous, médecins, de mieux articuler nos demandes en tenant compte des contraintes de faisabilité — sans pour autant renoncer à l'exigence.
Chez 100 000 Médecins, nous pensons que la transformation numérique de la médecine de ville ne peut réussir que si les trois parties — représentants des soignants, institutions, industriels — apprennent à travailler avec plus de transparence sur les contraintes de chacun. Les réunions tripartites sont le bon format. Encore faut-il qu'elles servent à calibrer le réel, pas seulement à l'idéaliser.
Six mois. L'horloge tourne. Cette fois, sans excuse.
Note éditoriale : certaines données factuelles mentionnées dans cet article (délais réglementaires, noms d'institutions, attributions des responsabilités dans le processus Ségur) sont issues de sources professionnelles et de témoignages de terrain. Elles doivent être vérifiées et actualisées par la rédaction avant toute publication.