Les systèmes d'aide à la décision médicale (SADM) sont en cours d'étude par nos tutelles. Mais à notre sens, la vraie économie, elle est ailleurs — et elle s'appelle DMP / Mon espace santé.
Il y a dans le débat actuel sur l'IA en médecine de ville quelque chose qui ressemble à un tour de passe-passe : on agite sous nos yeux les systèmes d'aide à la décision médicale (SADM) — des algorithmes censés nous suggérer de prescrire moins, mieux, autrement — pendant qu'on laisse en friche le chantier qui rapporterait vraiment. Ce n'est pas un procès d'intention, c'est un constat d'ordre logique. Et il mérite qu'on s'y arrête.
Le Ministère et l'Assurance maladie ont un objectif légitime : maîtriser les dépenses de santé, en particulier sur les médicaments et les examens complémentaires. et ils ambitionnent de faire de 10 à 20 milliards (!) d'économies par an, sans nous préciser comment ils sont arrivés à ces chiffres, soit. Mais la méthode choisie — intégrer des SADM dans les logiciels de gestion de cabinet — repose sur un diagnostic que nous ne partageons pas. Elle suppose, implicitement, que le problème vient de nos décisions. Que nous prescrivons mal. Que nous ordonnons trop. C'est une hypothèse commode, et elle est fausse.
Le vrai gaspillage n'est pas dans nos ordonnances. Il est dans l'information qui manque au moment où nous en avons besoin.
L'aide à la décision : une réponse à un problème qui n'existe pas
Soyons honnêtes avec nous-mêmes : la prise de décision clinique en médecine générale n'est pas, dans l'immense majorité des cas, le maillon faible du système. Nous savons globalement quand prescrire une statine, quand demander un bilan rénal, quand orienter vers un spécialiste. Ce que nous ne savons pas toujours, c'est ce qui a déjà été fait. Ce que le cardiologue a prescrit il y a six semaines. Ce que le néphrologue a demandé il y a trois mois. Ce que l'urgentiste a ordonné la nuit dernière.
Un algorithme qui nous alerte sur une possible redondance de prescription est inutile s'il n'a pas accès aux données de l'ensemble du parcours de soin du patient. Or c'est précisément cette donnée-là qui est absente. Un SADM sans données complètes, c'est comme prescrire à l'aveugle en croyant voir clair. L'outil est là, mais le carburant manque. Et ajouter une couche d'IA sur des informations lacunaires ne produira pas de la décision éclairée mais de la fausse sécurité.
Mon espace santé : l'infrastructure qui change tout — si elle est correctement utilisée
La vraie révolution, elle est déjà déployée. Elle s'appelle Mon espace santé (MES), le Dossier Médical Partagé dans sa version modernisée, accessible à chaque assuré et alimenté — en théorie — par l'ensemble des professionnels de santé. Comptes-rendus d'hospitalisation, résultats biologiques, imagerie, traitements en cours : tout cela peut, et doit, se retrouver au même endroit, consultable par tous les médecins du parcours de soins.
Le bénéfice potentiel est considérable. Prenons un exemple banal, répété des dizaines de fois par jour : un patient suivi en néphrologie passe nous voir pour un renouvellement. Le néphrologue a demandé une créatininémie il y a cinq semaines. Nous l'ignorons. Nous la prescrivons à nouveau. La biologie est faite deux fois. Le patient fait deux prises de sang. La CPAM rembourse deux bilans. Personne n'a mal fait son travail — mais tout le monde a perdu du temps, de l'argent et une énergie que le patient n'avait peut-être pas à dépenser. Maintenant, imaginez que le résultat de ce bilan soit dans MES, visible en deux clics depuis notre logiciel métier. La prescription redondante n'a plus lieu d'être. Pas parce qu'un algorithme nous a alertés. Parce que nous avons l'information.
Ce scénario vaut pour les scanners refaits dans les deux mois, pour les bilans thyroïdiens commandés en cascade par des praticiens qui ne se coordonnent pas, pour les ETT prescrites alors que le compte-rendu du cardiologue est quelque part dans un dossier papier que personne ne lit. Le gisement d'économies est là. Massif. Documentable. Et il n'exige pas de remettre en cause nos compétences cliniques.
Pourquoi l'IA a quand même un rôle à jouer — mais pas celui qu'on lui assigne
Nous ne sommes pas hostiles à l'IA dans nos logiciels, loin de là. Mais nous pensons que son bon usage n'est pas de surveiller nos prescriptions — c'est de nous aider à traiter et à exploiter des données que nous n'avons pas le temps de lire en consultation. Un outil capable de synthétiser en trente secondes les résultats biologiques des douze derniers mois d'un patient diabétique, de signaler une tendance, de croiser les données de plusieurs spécialistes et de nous les présenter sous une forme lisible : voilà quelque chose d'utile. Un outil qui nous dit « attention, vous lui avez peut-être trop prescrit d'IPP ce trimestre » : voilà quelque chose de condescendant, et surtout de déconnecté de la réalité clinique.
L'IA au service de la synthèse et de la coordination, oui. L'IA comme instrument de contrôle des prescripteurs, non. La nuance n'est pas sémantique : elle engage une vision très différente de ce que doit être la relation entre l'outil numérique et le médecin. Dans un cas, la technologie augmente notre capacité à soigner. Dans l'autre, elle nous positionne comme variable d'ajustement budgétaire.
Ce que nous demandons concrètement
Notre position chez 100 000 Médecins est simple, et nous la portons dans tous les espaces de concertation où nous vous représentons : priorité doit être donnée au déploiement effectif et massif de Mon espace santé, à son alimentation réelle par tous les acteurs du soin — y compris les établissements hospitaliers et les laboratoires de ville qui restent le maillon le plus défaillant — et à son intégration fluide dans nos logiciels métiers via les connecteurs Ségur. Ce sont ces chantiers-là qui produiront des économies réelles, mesurables, et sans froisser la relation de confiance entre le médecin et son patient.
L'IA viendra ensuite, logiquement, comme couche d'exploitation de données enfin disponibles. Mais construire un SADM sophistiqué sur une base d'informations incomplètes, c'est mettre la charrue avant les bœufs — et espérer que ça avance quand même. Nous avons suffisamment de défis en médecine de ville pour ne pas, en plus, nous tromper d'outils.