46 heures par semaine : le numérique promettait de nous libérer, il nous a parfois enchaînés
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46 heures par semaine : le numérique promettait de nous libérer, il nous a parfois enchaînés

31 août 2026

Le numérique devait tout changer, mais le temps de travail des libéraux reste élevé. Bilan lucide d'une promesse à moitié tenue.

Une promesse simple, un bilan compliqué

Quand les premiers logiciels métier ont débarqué dans nos cabinets, le discours était univoque : la médecine numérique allait enfin rendre du temps au médecin. Moins de papier, moins de ressaisie, moins d'appels inutiles. On nous promettait une forme d'allègement administratif qui permettrait de nous concentrer sur ce pour quoi nous avons fait tant d'études : soigner. Deux décennies plus tard, le temps de travail hebdomadaire moyen d'un libéral reste supérieur à quarante heures, avec des pointes fréquemment citées autour de quarante-six heures, incluant les tâches hors consultation. Et nos revenus, eux, progressent peu au regard de cette charge réelle. Quelque chose ne s'est pas passé comme prévu.

Ce n'est pas une complainte, c'est une observation. Et pour poser un bon diagnostic, il convient qu'on aille chercher la cause précise plutôt que de se contenter d'un symptôme. La question ne devrait donc pas être « le numérique est-il mauvais pour les médecins ? » mais « où va réellement le temps que le numérique était censé nous épargner ? »

L'illusion de la dématérialisation

Commençons par un constat que chacun d'entre nous a vécu au moins une fois dans la semaine : la double saisie. Vous rédigez une ordonnance dans votre logiciel de gestion de cabinet, puis vous devez reporter les mêmes informations dans un formulaire de pédiatrie, sur AmeliPro ou encore un dossier MDPH, dans un format différent. L'information existe déjà, elle est dans le LGC (votre logiciel métier) . Et pourtant, vous la retapez. À la main. Une deuxième fois. Parfois une troisième. C'est lourd, et nous sommes nombreux à considérer que c'est pire qu'une perte de temps : une perte de sens.

Ce phénomène de double saisie est la manifestation la plus visible d'un problème structurel : nos outils ne sont pas conçus pour dialoguer entre eux. Le DMP — Dossier Médical Partagé, désormais intégré à Mon espace santé — était supposé devenir ce hub central où l'information circule sans friction. En pratique, son alimentation reste largement manuelle dans de nombreux cabinets. Un compte-rendu d'hospitalisation reçu par courrier papier, scanné, puis chargé à la main dans le dossier patient : voilà ce que la « révolution numérique » produit concrètement dans de nombreuses situations.

La télétransmission, victoire réelle mais incomplète

Soyons justes : la télétransmission des feuilles de soins électroniques et l'arrivée de SCOR (enfin...) est, elle, une vraie victoire. Fini les innombrables feuilles saumon à renvoyer en espérant que les bonnes cases sont cochées (sinon... vous savez), les numéros de lots à retrouver on ne sait où, la crainte que le courrier non envoyé en A/R soit malencontreusement perdu, pour des sommes atteignant souvent plusieurs centaines d'euros. Le remboursement est plus rapide pour le patient et le médecin, la comptabilité du cabinet plus lisible. Mais même ici, des frictions subsistent : les rejets de télétransmission, les anomalies à corriger, les cas particuliers (patients en situation irrégulière, bénéficiaires de régimes spéciaux) qui sortent du circuit automatisé et reviennent dans les mains de la secrétaire — ou du médecin, faute de secrétaire.

Le mille-feuille logiciel, ou comment multiplier les interfaces

Un médecin généraliste libéral moyen utilise aujourd'hui non pas un, mais plusieurs logiciels ou plateformes numériques au quotidien : son logiciel de gestion de cabinet (LGC), le portail de sa messagerie sécurisée de santé (MSS, indispensable pour échanger des données médicales de façon réglementaire), la plateforme de téléconsultation si elle est distincte du LGC, les outils de prise de rendez-vous en ligne, parfois un logiciel dédié aux protocoles ou aux ordonnances numériques, sans oublier les portails des établissements partenaires qui envoient leurs comptes-rendus dans des espaces différents selon les hôpitaux.

Chaque outil a son interface, ses identifiants, sa logique propre. La connexion via ProSanté Connect — le système d'authentification unique pour les professionnels de santé — devait simplifier cet accès. Elle progresse, mais lentement et inégalement selon les plateformes. Le résultat est une fragmentation cognitive qui n'est pas anodine : passer d'un outil à l'autre, rechercher une information dans la bonne boîte, vérifier que le document a bien été transmis dans le bon canal — tout cela consomme de l'attention, et donc du temps. Un temps invisible, jamais compté dans les statistiques, mais réel.

L'interopérabilité, le mot-valise qui ne remplace pas la tuyauterie

On parle beaucoup d'interopérabilité dans les colloques e-santé. C'est le concept qui désigne la capacité des systèmes à échanger et à comprendre les données des uns et des autres. Le cadre réglementaire, notamment via le programme Ségur du numérique en santé, a posé des jalons importants pour forcer les éditeurs de logiciels à ouvrir leurs systèmes. Mais entre la norme publiée et le bouton qui fonctionne dans votre logiciel un mardi matin, il y a parfois des années de délai, des mises à jour mal déployées, des fonctionnalités théoriquement disponibles mais pratiquement inaccessibles faute de formation ou de configuration. L'interopérabilité n'est pas un état, c'est un chantier. Et pendant que le chantier dure, c'est nous qui compensons avec nos doigts sur le clavier.

Où va vraiment le temps administratif ?

Pour comprendre où part ce temps, il faut accepter de le décomposer honnêtement. La gestion des courriers entrants — comptes-rendus, résultats de biologie, courriers de spécialistes — représente une charge quotidienne significative, d'autant plus lourde que ces documents arrivent dans des formats hétérogènes : PDF non structurés, papier scanné, messages MSS, voire encore... fax dans certains cas. La rédaction des documents sortants — ordonnances, certificats, courriers de liaison, arrêts de travail — est chronophage même quand le logiciel aide, parce que chaque document a ses propres exigences de fond et de forme. La coordination des soins, enfin, absorbe un temps croissant : appeler un confrère, organiser une hospitalisation, rédiger un protocole de soins pour une infirmière libérale — autant d'actes non cotés qui structurent pourtant la qualité de la prise en charge.

Ce temps n'est pas incompressible dans l'absolu. Mais il l'est tant que les outils ne sont pas conçus pour le réduire réellement, plutôt que pour déplacer la charge d'un support à un autre. Numériser un processus inefficace produit un processus inefficace numérisé. C'est aussi simple — et aussi frustrant — que ça.

Cinq questions pour évaluer un outil avant de l'adopter

Face à ce constat, nous ne prônons pas le rejet du numérique — ce serait aussi absurde que de refuser un stéthoscope sous prétexte que le sien est inconfortable. Nous prônons l'exigence. Et cette exigence, elle commence par se poser les bonnes questions avant d'adopter un nouvel outil, de signer un abonnement ou de répondre à l'enthousiasme d'un commercial bien intentionné.

  • La première question est celle de la friction d'entrée : combien de clics, de saisies, d'étapes supplémentaires cet outil m'impose-t-il par rapport à ce que je fais actuellement ?

  • La deuxième porte sur l'intégration : cet outil parle-t-il à mon logiciel de cabinet, ou vais-je devoir ressaisir ailleurs ce que je saisie ici ?

  • La troisième est la question de la formation réelle : combien de temps faut-il pour que cet outil me fasse gagner du temps — et qui prend en charge ce coût de montée en compétence ?

  • La quatrième interroge le bénéfice mesurable : existe-t-il des retours d'expérience de confrères en exercice libéral comparable au mien, pas seulement des études commanditées par l'éditeur ?

  • La cinquième, enfin, est la plus politique : cet outil répond-il à une obligation réglementaire, à une incitation financière, ou à un besoin réel de mon exercice quotidien ? Ces trois motivations ne méritent pas le même investissement.

Ces cinq questions ne garantissent pas de faire les bons choix à chaque fois. Mais elles évitent les mauvais par défaut d'analyse — ce qui est déjà beaucoup.

Ce que nous attendons vraiment du numérique en médecine de ville

Nous ne demandons pas des outils parfaits. Nous demandons des outils honnêtes. Des logiciels qui ne promettent pas de « révolutionner » la pratique mais qui, modestement et efficacement, réduisent la charge réelle — la saisie, la recherche, la retransmission. Des plateformes qui s'intègrent à ce qui existe déjà plutôt que de créer un nouveau silo parallèle. Des éditeurs qui mesurent leur succès à la minute gagnée par le praticien, pas au nombre d'utilisateurs inscrits. Et des pouvoirs publics qui cessent de compter les outils déployés pour compter, à la place, ceux qui sont réellement utilisés parce qu'ils facilitent la vie.

Quarante-six heures par semaine, c'est un chiffre qui devrait alerter bien au-delà de nos cabinets. Ce n'est pas de la vocation, c'est de la surcharge. Et la surcharge administrative, en particulier, est le premier facteur d'épuisement professionnel identifié dans les enquêtes auprès des médecins libéraux. Si le numérique veut tenir sa promesse — vraiment la tenir — c'est là qu'il doit agir. Pas en nous offrant une appli de plus. En nous rendant du temps.